Le dialogue est sans l’ombre d’un doute l’un des aspects de l’écriture littéraire le plus difficile à maîtriser. Il suppose un rythme qui lui est propre, distinct de la narration. Ces subtilités sont d’autant plus difficiles à maîtriser que l’auteur doit s’assurer de maintenir en tout temps la vraisemblance de l’échange. L’oralité s’avère heureusement l’un des meilleurs outils pour l’écrivain désireux d’améliorer la structure et l’impact de ses dialogues.

Le rôle et la forme des dialogues

Le dialogue occupe deux fonctions primordiales, au cœur du texte : il véhicule des informations précises qui ne sont pas mentionnées par la narration et il donne toute leur substance aux protagonistes. Les séquences dialogales sont les moments où le lecteur se retrouve au plus près des personnages. Il importe que le propos soit vivant, spontané et unique, comme l’est la voix du protagoniste qui s’exprime alors. En aucun cas les dialogues ne doivent montrer ce qui est vécu ou répéter ce que mentionne déjà la narration.

Comme nous le dit le sémiologue Denis Aubin dans Petit manuel de la réécriture*, pour être crédible, le dialogue doit s’éloigner le plus possible de la forme littéraire typique de la narration et se coller à la forme orale. De cette manière, l’auteur met en valeur la voix unique des protagonistes et rythme le récit. Il faut donc envisager le dialogue comme une performance, une occasion de mettre en scène la parole des personnages et leur psychologie.

 Lire aussi à ce sujet : Typographie des dialogues ou comment les écrire.

Créer une voix unique

Se rapprocher de l’oralité ne signifie pas que les personnages s’expriment tous dans un idiome populaire. Il s’agit simplement d’adopter un langage et une expression la plus naturelle et vraisemblable possible en fonction de l’énonciateur et du contexte d’énonciation. Pour ce faire, il faut doter ses personnages, dès le départ, d’une solide identité et d’un parcours de vie justifiant leurs expressions, leurs tics et leurs habitudes langagières. D’où viennent-ils? Quelle langue parlent-ils? Dans quel milieu socio-économique ont-ils grandi? Quel a été leur parcours scolaire et professionnel? Il va de soi qu’un éboueur anarchiste ne s’exprimera pas de la même manière qu’un aristocrate: ces différences se doivent d’être perceptibles, puisqu’elles contribuent à l’effet de réel de l’échange en plus de donner du relief au discours et aux personnages.

Lire aussi : Les registres de langue dans le texte narratif. 

Bien que l’on ait tendance à croire qu’il faille employer le français le plus normatif possible, pour être bien compris autant que pour respecter la « norme », c’est une erreur. Personne ne s’exprime jamais de manière normative au quotidien. Il n’y a donc aucune raison que ce soit le cas pour les personnages romanesques! Il ne faut surtout pas hésiter à employer des expressions tirées du joual ou de l’argot, des jurons, omettre les négations ou employer des régionalismes. Tout dépend évidemment du contexte d’énonciation, mais ces éléments constituent la richesse de l’oralité et connotent les dialogues et les situations.

Il demeure impératif de respecter une certaine uniformité. Tout au long du texte, l’éboueur ou l’aristocrate doivent s’en tenir à leur niveau de langue respectif, à moins que leur évolution ne justifie une modification de leur parole (on en retrouve un bel exemple dans L’angoisse du roi Salomon, de Romain Gary). Enfin, si vous choisissez d’écrire certains mots au « son », assurez-vous que le tout reste facilement lisible : le lecteur doit toujours pouvoir « entendre par les yeux ».

Interactions entre les dialogues et la narration

Comme nous l’avons mentionné dans un précédent billet, le dialogue doit s’intégrer naturellement à la narration. Nul besoin de l’annoncer ou de le clore, sans quoi le rythme et le naturel seront brisés. Il en va de même pour l’harmonie entre la voix narrative et la voix des protagonistes. Rien n’empêche une voix narrative très soutenue de faire place à un échange du point de vue de personnages au vocabulaire ordurier, sans aucun besoin d’avertissement. C’est le travail de la narration de préparer de telles transitions. Ces alternances de point de vue au cœur du récit font d’ailleurs partie d’une construction narrative réussie. L’important demeure toujours l’harmonie de la transition.

Si le narrateur est aussi l’un des protagonistes, il peut être intéressant de nuancer son discours interne par rapport à son discours externe. Si l’éboueur s’avère être un grand lecteur, mais qu’il provient d’un milieu où l’éducation est moquée, il pourra vouloir garder pour lui-même certaines expressions plus soutenues. L’inverse est aussi vrai : l’aristocrate, une fois seul avec lui-même, peut sacrer comme un charretier. C’est une manière subtile de mettre en relief le caractère et la nature d’un personnage!

Lire aussi à ce sujet : L’art des dialogues dans le roman.

Quelques astuces pour raffiner ses dialogues

  • Éviter les incises, ces courtes propositions visant à clarifier le dialogue. Denis Aubin les considère comme rien de moins que « la plaie qui ronge les dialogues amateurs […] » Les incises ont pour conséquence de briser le rythme du dialogue, ce qui devient rapidement rébarbatif pour le lecteur. La précision que porte l’incise doit être véhiculée par le dialogue lui-même. L’incise est donc une béquille à laisser de côté absolument.
  • Pratiquer l’oralité pour mieux la maîtriser. Lire ses séquences dialogales à voix haute vous permettra de valider le rythme, mais aussi leur vraisemblance. Tentez d’incarner vos personnages! C’est assurément la meilleure manière de tester l’efficacité des échanges verbaux entre vos protagonistes.
  • Éviter les salutations d’usages (« Bonjour, comment allez-vous ? Très bien merci, et vous ? Bien, merci. Belle journée n’est-ce pas? ») Ces formules de politesse, en plus de n’apporter aucune vraisemblance ni information pertinente, sont implicites. Elles ne font qu’alourdir la lecture et sont donc à proscrire.

Bien réussir ses dialogues suppose de pousser à fond la création des personnages, afin de leur offrir une voix unique qui reflétera leur caractère et leur individualité. Il importe aussi de faire confiance au lecteur et à sa capacité à lire entre les lignes. Un dialogue réussi n’a pas besoin de tout dire pour véhiculer des informations, des émotions, des impressions. La suggestion est un outil puissant que nous utilisons au quotidien et dont les protagonistes ne doivent pas se priver!

* Les citations de ce billet sont toutes tirées de Petit manuel de la réécriture. Sémiologie appliquée à l’usage de la création textuelle, par Denis Aubin, pp. 112-121.

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