Nombreux sont les écrivains qui ont déjà été confrontés à ce verdict déroutant : leur manuscrit n’est pas « défendable ». Un refus qui laisse souvent un goût amer, d’autant plus que la signification de ce terme, « défendable » peut sembler mystérieuse ou même obscure pour beaucoup. Comment un livre, que l’auteur considère bien écrit et pertinent, peut-il être « indéfendable » ?
Bien qu’elle fasse mal à l’ego, cette expression cache néanmoins une réalité plus complexe qu’une simple question de goût : pour un éditeur, défendre un livre ne se résume pas à en apprécier la qualité littéraire. Que signifie vraiment « défendre un livre » ? Pourquoi est-il crucial pour un éditeur d’être en mesure de « défendre » un livre pour accepter de le publier ? Pour mieux comprendre les enjeux derrière cette expression, nous avons discuté avec Ariane Caron-Lacoste, éditrice aux Éditions du Journal, qui a partagé avec nous son expérience et son point de vue sur la question.
Défendre un manuscrit : une conviction profonde
Pour Ariane Caron-Lacoste, défendre un manuscrit signifie avant tout convaincre un comité éditorial que la publication du texte est essentielle. « Pour moi, défendre un manuscrit, c’est convaincre les membres du comité que ne pas publier ce texte serait une erreur ! », explique-t-elle. Il s’agit donc de démontrer à la fois le potentiel littéraire du projet et son attrait commercial.
L’expression « défendre un manuscrit » n’est pas qu’une simple figure de style. Elle traduit un processus dans lequel l’éditeur se transforme en avocat passionné, plaidant en faveur de l’œuvre devant un jury constitué des membres du comité éditorial. L’éditeur doit être capable de présenter des arguments solides pour justifier pourquoi ce texte particulier mérite de faire partie de leur catalogue. Cela nécessite une compréhension approfondie du texte, mais aussi une vision claire de sa place dans le paysage littéraire actuel.
Manuscrit et comité éditorial
Le travail de défense se fait principalement au sein du comité éditorial, un espace où chaque projet est analysé et débattu en détail.
Ariane Caron-Lacoste nous donne un aperçu de ce processus : « Il faut déjà comprendre comment le manuscrit peut s’inscrire dans la ligne éditoriale de la maison. Si le sujet ou la forme diffère de ce que nous publions actuellement, il faut démontrer comment la maison pourra bénéficier de la publication de l’ouvrage. » L’éditeur qui présente le manuscrit doit donc anticiper les réticences possibles et être prêt à répondre aux doutes des membres du comité.
Être bien préparé à défendre un livre, c’est également être à l’affût des tendances littéraires actuelles. « Il faut être aux faits de ce qui se publie actuellement et de ce qui risque d’intéresser les lecteurs plus tard : ce sont, pour moi, les arguments clés à considérer pour bien défendre un manuscrit », ajoute-t-elle. En effet, un bon éditeur ne se contente pas de présenter les qualités esthétiques d’un manuscrit ; il doit aussi avoir une vision de son potentiel de vente, un aspect crucial dans l’industrie du livre.
Quand un manuscrit nécessite un travail éditorial
Il va sans dire que tous les manuscrits ne sont pas prêts à être publiés tels quels. Parfois, une œuvre prometteuse peut nécessiter un travail de réécriture important. C’est souvent dans ces cas-là que l’éditeur doit redoubler d’efforts pour convaincre son comité. « Le plus grand enjeu à défendre en comité est la justification du travail éditorial à faire sur le manuscrit », explique Ariane. Si un texte a besoin d’une réécriture soutenue ou d’une direction littéraire intensive, l’éditeur doit pouvoir prouver que cet investissement (en temps et en argent) en vaut la peine. L’éditrice aux Éditions du Journal ajoute même que « si on aime le récit et la voix, mais qu’il y a un travail de réécriture considérable à faire et une direction littéraire soutenue à mettre en place, on doit être très convaincante sur le potentiel littéraire et commercial du livre : le temps (lire ici : l’argent) consacré à un manuscrit doit en valoir la peine. »
Publier un livre : un risque financier pour l’éditeur
Il faut comprendre qu’un éditeur qui choisit d’aller de l’avant avec un manuscrit prend plusieurs risques financiers pour le publier, en s’assurant de payer en amont les frais de production avant même de toucher aux ventes. Ces coûts incluent :
- Les frais de main-d’œuvre : l’éditeur attitré au projet, le graphiste, les coordinateurs à la production.
- Les frais d’impression.
- Les frais liés à la distribution : cela inclut les frais d’entreposage des ouvrages, la distribution en librairie.
- Les frais de promotion : les publicités relatives au livre, les services de presse et l’équipe de promotion.
Le potentiel littéraire et commercial du manuscrit est alors au centre des discussions. Un manuscrit peut nécessiter de longues heures de travail éditorial, mais si l’éditeur est convaincu que l’auteur a un talent particulier ou que le sujet est d’actualité et peut toucher un large public, il n’hésitera pas à se battre pour le faire accepter.
Un exemple de succès éditorial
Lors de notre échange, Ariane a partagé un exemple marquant de manuscrit qu’elle a défendu avec succès : Un dernier tour d’ambulance de Martin Viau. « C’est un manuscrit que j’ai défendu en ayant lu qu’un seul chapitre ; les autres n’étaient même pas encore écrits, raconte-t-elle. L’auteur, un ancien paramédical, y racontait des anecdotes vécues sur le terrain tout en offrant une critique acerbe du système préhospitalier québécois. La lecture d’un seul chapitre m’a convaincu de la pertinence de cette œuvre. »
En outre, ce qui a poussé Ariane à défendre le manuscrit n’était pas seulement le sujet original et pertinent, mais aussi le talent littéraire de l’auteur ainsi que le volet inédit de son angle. Elle a réussi à faire accepter le projet malgré l’absence de manuscrit complet. Le livre a connu un très bon succès, preuve que son instinct éditorial était juste. « Disons que j’ai une bonne moyenne au bâton, ajoute-t-elle en riant, quand je crois à ce que j’ai dans les mains, je sais très bien le défendre et même le vendre à mes collègues. »
Défendre un livre auprès des libraires
La défense d’un livre ne s’arrête pas au moment où il est accepté pour publication. Une autre étape cruciale consiste à convaincre les libraires, ces acteurs clés dans la chaîne du livre. « Les libraires sont de grands lecteurs, des amoureux des livres, souligne Ariane. Leur enthousiasme pour un ouvrage peut grandement influencer ses ventes, c’est pourquoi la présentation d’un argumentaire béton donne une excellente chance au livre de se démarquer en librairie. »
L’argumentaire rédigé à l’attention des libraires doit donc être percutant et concis. En seulement quelques lignes, l’éditeur doit réussir à transmettre tout son enthousiasme pour le projet et donner envie aux libraires de partager cette passion avec leurs clients. « Quand on croit au projet, on trouve facilement les mots pour le faire, conclut l’éditrice. La capacité à transmettre cette passion qu’on a envers le livre, à travers un texte de quelques lignes ou une conversation, fait aussi partie du processus de défense. »
Ainsi, si les éditeurs utilisent l’expression « défendre un livre », c’est parce qu’ils doivent commettre un grand engagement envers une œuvre : ils doivent avoir la conviction que ce texte a un potentiel à la fois littéraire et commercial, et être convaincus qu’un investissement en temps et en énergie pour le mener jusqu’à son public en vaut la peine. Les éditeurs, comme Ariane Caron-Lacoste, jouent un rôle déterminant dans la vie d’un livre, de sa découverte à sa mise en marché. Pour les auteurs, comprendre cette dynamique permet d’appréhender de manière plus nuancée les raisons qui peuvent mener un éditeur à accepter ou refuser un manuscrit. Un auteur doit comprendre les risques encourus par l’éditeur et peut même ajouter une lettre de présentation à l’envoi de son manuscrit en guise de première défense de son texte.
Car en fin de compte, « défendre un livre » signifie aussi de croire profondément en son potentiel, et être prêt à convaincre non seulement un comité éditorial, mais aussi les libraires et, finalement, les lecteurs.
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