« Les hommes regardent les femmes, alors que les femmes s’observent en train d’être regardées. »  — John Berger dans Voir le voir.

Le point de vue narratif est la manière dont est racontée une histoire, c’est-à-dire la position qu’adopte le narrateur. Il peut s’avérer nécessaire de porter une attention particulière à cet aspect narratif puisque ce point de vue pourrait véhiculer (peut-être même à l’insu de l’auteur!) certains biais sexistes. Le regard ou point de vue masculin, aussi appelé male gaze, peut parfois s’immiscer dans une œuvre littéraire.

Qu’est-ce que le « regard masculin »?

Le regard masculin, également appelé la vision masculine ou le male gaze en anglais, est un concept qui prend racine au cinéma, mais qui s’observe aussi en littérature. Nommée pour la première fois en 1975 par Laura Mulvey, cette théorie avance que l’objectification de la femme serait perpétuée par les images produites dans certains films où une perspective masculine est mise de l’avant.

Selon la manière dont la caméra est dirigée, les corps féminins peuvent en ressortir magnifiés ou objectivifiés. Les personnages féminins deviennent une représentation d’un fantasme masculin. Par exemple, lorsqu’une femme entre dans une pièce, la caméra filmera ses pieds pour ensuite remonter tranquillement vers le haut du corps, le tout dans un mouvement lent de caméra, tandis qu’un personnage masculin sera filmé d’une tout autre façon. Si la notion de male gaze est plus marquée au cinéma, elle peut aussi se transposer dans différentes sphères, y compris la photographie, la publicité et la littérature.

Le concept de male gaze en littérature

Définir le concept de regard masculin en littérature s’avère complexe puisque plus abstrait qu’au cinéma. Les images sont évoquées et non capturées par une caméra. Prenons comme exemple le roman Lolita de Vladimir Nabokov. Le narrateur, Humbert Humbert, se pose en observateur de la taciturne et soumise Lolita.

« J’avais laissé ma Lolita toujours assise sur le rebord du lit abyssal, levant le pied l’air endormi, tripatouillant ses lacets et montrant ce faisant la face interne de sa cuisse jusqu’à l’entrejambe de son slip – elle avait toujours été singulièrement étourdie, ou impudique, ou les deux à la fois, dans sa façon d’exhiber ses jambes. »

Ce sentiment de pouvoir sur la jeune fille se transpose sur le lecteur qui n’a d’autre choix que de partager la vision du narrateur, même s’il ne l’endosse pas. C’est probablement de là que découle le sentiment de malaise qui subsiste à la suite de la lecture de ce roman. Le lecteur se retrouve dans la position du voyeur sans l’avoir acceptée.

S’ajoute à cela le choix du vocabulaire utilisé par le narrateur. Celui-ci pourrait faire une description d’un personnage féminin en s’attardant plus que nécessaire sur ses différents attributs corporels, par exemple, en mentionnant « ses lèvres invitantes ». Le choix des mots contribue à nourrir ce point de vue qui peut tendre vers le sexisme. Il pourrait aussi arriver qu’un personnage féminin fasse preuve de male gaze, de manière fortuite ou non. C’est surtout une question de pouvoir, ou de représentation fantasmée, plutôt qu’une question de genre.

Prendre conscience de la surreprésentation masculine

Lors de l’écriture d’un manuscrit, il pourrait être judicieux de se poser quelques questions afin de vérifier si la narration tient la route quant à la représentation des femmes. La dessinatrice Allison Bechdel a élaboré un test pour mettre en évidence la surreprésentation des personnages masculins dans une œuvre de fiction. Le Test de Bechdel repose sur trois critères :

  1. Deux personnages féminins doivent être nommés (prénom/nom) ;
  2. Elles doivent avoir une conversation ensemble ;
  3. Cette conversation ne doit pas avoir comme sujet un homme.

Si les trois critères sont respectés, l’œuvre passe le test. Bien sûr, l’exercice n’est pas parfait, mais il peut inciter à la réflexion sur la représentation des femmes dans un manuscrit. Si l’un des trois critères n’est pas respecté, l’auteur y trouvera peut-être matière à réécriture pour son manuscrit.

Le point de vue d’un narrateur en dit beaucoup sur celui-ci. Cette manière d’envisager le récit peut toutefois servir l’histoire. Il est certain qu’un personnage de tueur en série ne considérera pas les personnages féminins comme le ferait un père de famille aimant. Il est possible de jouer de ces points de vue pour teinter l’histoire d’une vision particulière, à la manière de Vladimir Nabokov. En revanche, il faut être conscient de cette vision biaisée et l’utiliser de façon avisée.

Le female gaze ou le « regard féminin » en littérature

Le pendant contraire de la vision masculine serait le female gaze : une œuvre qui mettrait en scène un ou des personnages féminins traité(s) de façon empathique et se posant au centre de l’œuvre en tant que sujet(s). Cette réponse élaborée par Iris Brey propose d’interroger l’œuvre dans sa globalité :

Il faut narrativement que :

  1. le personnage principal s’identifie en tant que femme;
  2. l’histoire soit racontée de son point de vue;
  3. son histoire remet en question l’ordre patriarcal.

Il faut d’un point de vue formel que :

  1. grâce à la mise en scène, le spectateur ou la spectatrice ressente l’expérience féminine;
  2. si les corps sont érotisés, le geste doit être conscientisé (Laura Mulvey rappelle que le male gaze découle de l’inconscient patriarcal);
  3. le plaisir des spectateurs ou spectatrices ne découle pas d’une pulsion scopique (prendre du plaisir en regardant une personne en l’objectifiant, comme un voyeur. [1])

Ces pistes de réflexion peuvent inspirer au besoin la réécriture, bien que cette théorie provienne du cinéma. Le female gaze permet de pousser son écriture un peu plus loin et de s’inscrire dans une multiplicité de regards.

Bien que le male gaze soit présent dans plusieurs sphères de la société, un mouvement puissant émerge en faveur de la réappropriation du corps des femmes dans tous les domaines artistiques.  Ce mouvement propulsé par #metoo n’a toutefois pas fini de se définir. Il est néanmoins important, en tant que créateur, de saisir la portée des mots et d’être conscient des représentations que ceux-ci véhiculent.

[1] Le regard féminin : une révolution à l’écran, Iris Brey. Points, 2021, p.69

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