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L’écriture du roman policier selon Norbert Spehner

Pour écrire un bon roman policier, et procéder dans les règles de l’art, il importe de développer une bonne connaissance de ce genre littéraire. Au bénéfice de ceux qui souhaitent se lancer dans l’écriture du polar, ou qui se préoccupent de perfectionner leur art en la matière, Le pigeon décoiffé a cru bon d’interroger le réputé critique littéraire Norbert Spehner, spécialiste des littératures de genre, et notamment du roman policier, afin de recueillir ses précieux conseils à ce sujet.

Norbert Spehner, spécialiste des littératures de genre (science-fiction, fantastique, roman policier et western), critique, chroniqueur, essayiste, bibliographe et écrivain.

Voici pour vous cette entrevue exclusive !

1. En quelques mots, comment pourrait-on définir le roman policier?

Le roman policier, alias polar, est apparu en 1841 sous la plume d’Edgar Allan Poe. D’abord récit à énigme, basé sur la résolution d’un fait divers criminel mystérieux (c.-à-d. meurtre, disparition inexpliquée, etc.) et l’identification d’un ou de plusieurs coupables, à la suite d’une enquête menée par un détective (privé ou amateur) ou des représentants des forces de l’ordre, d’où la dénomination anglo-saxonne de « mystery and detective fiction ».

Puis, le genre a évolué en plusieurs catégories dont le thriller, surtout basé sur l’action violente (poursuites, fusillades, vols de banque, etc.), le suspense, plus psychologique et basé sur l’angoisse, ou encore le roman noir qui explore davantage les méandres les plus sombres de la psyché humaine, ainsi que les tares de la société moderne. Dans tous les cas de figure, le récit policier est basé sur un thème universel : le crime. 

2. À quelles caractéristiques, selon vous, distingue-t-on un bon d’un mauvais polar ?

Un bon polar se doit d’être bien écrit ! Pour séduire les amateurs, l’auteur doit capter leur attention dès les premières pages en les confrontant à une situation mystérieuse, énigmatique (c.-à-d. le whodunit anglo-saxon, soit qui est le coupable ?) ou en les mettant en présence d’un ou de plusieurs personnages remarquables qu’ils auront envie de suivre, de mieux connaître, quitte à les retrouver dans une série.

Par la suite, l’auteur doit aussi entretenir l’intérêt en créant des situations dramatiques qui tiennent le lecteur en haleine, riches en rebondissements (thriller), en entretenant le mystère (plusieurs coupables possibles, création de fausses pistes) tout en jouant avec le suspense.

La résolution doit être plausible, surprenante sans deus ex machina (ordinateurs infaillibles, témoins surprises, sosies et autres gadgets). Un cadre géographique exotique ou des préoccupations sociales, voire un contexte historique intéressant (polar historique) peuvent être autant d’éléments d’intérêt pour le lecteur.

3. Quelles sont les qualités indispensables que devrait posséder, selon vous, un auteur de romans policiers ?

Avant toute chose, quiconque prétend écrire un roman devrait maîtriser la langue, une condition nécessaire, mais pas suffisante. À cela on devrait ajouter l’imagination, l’originalité et une bonne connaissance des conventions du polar, histoire de ne pas réinventer la roue.

Par ailleurs, dans le cas de récits de procédure policière, l’auteur devrait avoir une certaine connaissance des techniques policières actuelles et de la technologie, toutes choses qui évoluent rapidement (cellulaires, banques de données, géolocalisation, etc.). Par contre, il faudrait éviter que ces moyens techniques ne deviennent des solutions de facilité.

Le facteur humain devrait toujours rester prioritaire. À tout cela, devrait s’ajouter une bonne connaissance de la psychologie humaine, et plus particulièrement celle des criminels afin de ne pas tomber dans les invraisemblances.

4. Y a-t-il des erreurs ou des maladresses fréquentes que l’auteur de polar doit à tout prix éviter ?

Ces pièges sont nombreux et nécessiteraient de longs développements. Les irritants majeurs seraient : trop de descriptions ou d’explications, des longueurs inutiles qui ralentissent le rythme et tuent le suspense, des dialogues qui sonnent faux, une finale hâtive ou bâclée par une invraisemblance, un tour de passe-passe, un suspect sorti d’on ne sait où, etc.

Dans le polar historique, l’erreur majeure, c’est l’anachronisme. Par ailleurs il faudrait éviter les excès d’hémoglobine, car il s’agit d’un polar et non d’un récit gore ! Péché suprême : le manque de style !

5. La littérature de genre est réputée être vectrice de clichés. Lesquels vous semblent les principaux à éviter ?

On oublie souvent qu’un cliché, de par sa définition même, est un cas de figure, un thème, une situation qui a déjà été original, et qui à cause de sa popularité même l’est devenu à force de répétition.

Par exemple, peu présent dans le polar dit classique, le thème du tueur en série est devenu très populaire dans les années 80 au point de saturer les récits du genre. Il s’agit moins d’éviter le cliché que de tenter de le renouveler, de lui trouver un angle d’attaque original. Parmi les clichés actuels, on peut citer le serial killer et ses rituels macabres trop souvent fantaisistes, les disparitions inexpliquées, les jeunes femmes névrosées, les flics à problèmes, les policières harcelées par leurs collègues masculins, etc. Pour les éviter ou les recycler, il faut donc une solide connaissance du genre et un bon bagage de lectures.

6. En quoi la lecture de grands auteurs est-elle essentielle à l’auteur en herbe et à celui qui, bien qu’il ait de l’expérience, cherche à améliorer son écriture ?

Pour connaître les ficelles de n’importe quel genre dit populaire, par essence conventionnel, il faut l’avoir fréquenté. Plus on connaît les œuvres marquantes du genre, plus on évitera de réécrire Les Dix petits nègres !

À l’inverse, un auteur débutant devrait se souvenir qu’il sera peut-être influencé par ses nombreuses lectures. Une situation à double tranchant avec laquelle doivent composer tous les écrivains de talent. Mais le risque de dérapage est certainement moins élevé s’ils possèdent une bonne « culture policière ».

7. Y a-t-il des écrivains, ou des ouvrages en particulier, que vous recommandez chaudement à qui veut se lancer dans l’écriture des romans policiers ?

Même s’ils sont snobés par les « littéraires » qui les fuient comme la peste, les ateliers d’écriture sont des outils efficaces qui ont fait leurs preuves dans toutes les littératures de genre. Par ailleurs, il existe de nombreux « guides pratiques » dont plusieurs s’intéressent partiellement ou plus spécifiquement à l’écriture d’un roman policier.

  • L’art d’écrire un roman, Dominique Girard, Agence littéraire Trait d’union, 2016 (ouvrage auquel j’ai collaboré pour la section « polar »)
  • L’Art du suspense, Patricia Highsmith, Calmann-Lévy, 1994
  • Écriture, mémoires d’un métier, Stephen King, Albin Mihel, 2001
  • Mes dix règles d’écriture, Elmore Leonard, Rivages Noir, 2009
  • Mes secrets d’écrivain, Élizabeth George, Presses de la Cité, 2006
  • Scènes de crimes : enquêtes sur le roman policier contemporain, Norbert Spehner Alire, 2007 (pour se familiariser avec l’histoire du genre, son évolution, et les trucs et conseils des Grands Anciens sur l’art d’écrire un bon polar classique).

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