« Il était une fois… » ; notre enfance « fut » bercée par des contes écrits au passé simple. Depuis, on a du mal à dissocier ce temps de verbe de ces petites histoires. Qui imaginerait La Belle au bois dormant au présent de l’indicatif ? Force est de constater que la réalité est tout autre dans les livres actuels : le passé simple s’y fait plus timide que dans les œuvres d’alors. Afin de connaître sa place dans la fiction de nos jours, Le pigeon décoiffé s’est entretenu avec l’autrice, éditrice à la maison d’édition Hurlantes, relationniste de presse et comédienne Pénélope Jolicoeur, ainsi que l’autrice Elsa Simone, dont le roman Jyothi (Éditions Druide) a remporté en 2024 le Prix littéraire de la Ville de Québec.
Qu’est-ce que le passé simple ?
Temps de verbe à l’indicatif, le passé simple sert généralement à plonger le lecteur dans un passé lointain. Associé à la progression des événements, il peut énumérer dans un récit des actions ponctuelles ou successives. L’imparfait, en arrière-plan, se rattache au décor et aux circonstances, ou aux habitudes.
Ce soir-là, je revins seule à pied. (passé s. : act. ponctuelle) Je rentrais avec Maude normalement. (imparfait : habitude)
Son grand-père courut vers la voiture, monta puis démarra (passé s. : act. successives), pendant qu’il pleuvait fort. (imparfait : décor/circonstances)
En dépit de ses utilités, le passé simple a commencé à décliner dès le XIIe siècle déjà. Son grand rival de l’époque : le passé composé, qui servait à évoquer des faits plus récents. La concurrence entre ces deux temps, on le verra, a toujours lieu aujourd’hui, pour des raisons différentes.
Le passé simple dans la fiction : entre présent et passé composé
Même si la Vitrine linguistique avance que le passé simple se manifeste encore dans les ouvrages littéraires, on relève qu’il ne brille plus autant qu’auparavant, qu’il devient synonyme de « faire trop compliqué », de « archaïque ». Pour Pénélope Jolicoeur, le passé simple a tendance à disparaître non seulement à cause d’une « certaine paresse », mais aussi parce que « […] les gens se mettent en scène […] l’autofiction […] ou la littérature du trauma nous pousse peut-être un peu plus à situer le lecteur ou la lectrice dans l’action même, comme s’il était encore possible de s’en échapper, de modifier la trajectoire du récit, de le vivre plus intensément par une certaine forme d’immersion que crée davantage le présent de l’indicatif que le passé simple. »
Elsa Simone explique que la mode du flux de conscience, dans les livres modernes, provoque la popularité du présent au détriment du passé simple : entre autres, « un journal intime écrit au passé simple serait étrange, car le genre implique que le personnage principal rédige ses impressions instantanément (Le journal intime de Georgia Nicolson par Louise Rennison) ou dans un avenir proche (Le journal d’Aurélie Laflamme par India Desjardins). » Elsa Simone remarque que bon nombre de romans contemporains, en plus, invitent à l’introspection. « Alors qu’un texte au passé simple implique un certain détachement narratif, le présent invite à une réaction plus instantanée et émotionnelle », observe-t-elle.
D’autres raisons de l’utilisation du présent (ou du passé composé) pullulent : le désir de proximité avec le lecteur avec ces temps de verbes plus « oraux » ; la recherche d’une écriture plus dépouillée, plus personnelle ; l’usage des courriels, des textos et des réseaux sociaux qui nécessitent une rapidité d’exécution (nous empêchant de plonger dans les fioritures du passé simple) et qui, d’après Elsa Simone, nous font employer le présent au quotidien… Le passé composé, quant à lui, pourrait remplacer le passé simple grâce à sa vivacité, à son immédiateté dont son rival ne ferait pas preuve.
On pourrait pointer du doigt notre manque de connaissance de la conjugaison résultant de la simplification des règles de la langue française (réformes orthographiques, modifications des règles des participes passés…). C’est pourquoi on a tendance à privilégier des temps plus « simples » tels que le présent, dont les terminaisons restent plus faciles à apprendre que celles du passé simple. « Je pense que le passé simple est complexe et difficile à maîtriser pour plusieurs auteur·rices et lecteur·rices », admet madame Jolicoeur.
Le passé simple a-t-il toujours sa place dans nos livres ?
Malgré ces raisons, oui, il y aurait du bon à le ressortir de nos tiroirs. Il peut conférer au récit une richesse stylistique que ni le présent ni le passé composé ne possèdent. On parle même d’élégance : avec ce temps de verbe vient le désir d’une belle écriture, d’une impression de la maîtrise de notre langue.
Le présent, malgré son instantanéité, peut paraître plus « froid » que le passé simple, et le passé composé finit par alourdir le style. Pénélope Jolicoeur se montre d’accord qu’on doive le reprendre. Tout en s’ancrant moins dans l’action que le présent, souligne-t-elle, il est plus soutenu et, par sa clarté et sa précision, marque une séquence d’actions bien figées dans le temps. Elsa Simone renchérit en disant qu’il réussit à « “ [figer] ” […] l’histoire dans son contexte », aussi lointain est-il, de là sa plus grande « valeur historique ».
Le passé simple fait partie de notre histoire littéraire. Elsa Simone ajoute : « La fiction contemporaine nous vient d’une longue lignée de contes, de fables et de classiques ; il m’apparaît donc naturel d’encore utiliser le passé simple, puisque nos plumes et nos imaginaires en sont imbibés. » C’est sans parler de la comtesse de Ségur, de Corneille, de Guy de Maupassant… Autant d’auteurs qui ont marqué à jamais la littérature avec ce temps de verbe.
Cette constatation n’empêche pas sa mise de côté graduelle. Notamment, à la maison d’édition Hachette (collection La Bibliothèque Rose), on a retraduit en français la série jeunesse de l’autrice Enid Blyton, Le Club des Cinq (The Famous Five), au présent et non au passé simple, comme à la traduction originale. La raison ? Pour que les lecteurs d’aujourd’hui parviennent à comprendre les histoires. Après tout, ce temps de verbe ne semble plus aussi lu qu’avant.
Que se passerait-il s’il manquait aussi à l’appel dans tous nos prochains écrits, au point de ne plus être enseigné aux futures générations ? Comment les élèves liraient Gustave Flaubert ou George Sand ? C’est ce qui nous amène à relever un rôle que le passé simple joue dans la langue française : il la distingue des autres langues comme l’allemand, dépourvu de ce genre de temps de verbe.
Plus important encore : le passé simple est utilisé par plusieurs écrivains comme Éric-Emmanuel Schmitt, Amélie Nothomb, Bernard Werber, Éric Chacour, Yves Beauchemin. Et les interviewées ? Elles aussi l’adoptent pour leurs propres textes. Elsa Simone a composé Jyothi dans ce temps, et madame Jolicoeur y a plongé sa plume pour les trois tomes de Maléfices, sa trilogie jeunesse ; elle précise que les romans de Hurlantes sont au passé simple. Ce temps de verbe vit toujours dans la francophonie, et des auteurs continuent à le prouver.
Le passé simple ; à dépoussiérer ou à laisser au grenier ?
Répondre à cette question n’est pas si… simple, car elle fait intervenir des opinions, du ressenti plutôt que des faits. À la lumière de cet article et des propos des interviewées, nous pourrions conclure que le passé simple ne serait pas à laisser tomber, sans que l’on s’oblige pour autant à lui faire retrouver sa popularité d’antan. Cependant, étant donné notre époque, son « effacement » progressif ainsi que les réactions qu’il suscite, on devrait le prendre à bon escient. C’est là où réside le véritable défi.
Si vous rédigez votre livre au passé simple, sachez que son emploi, ou non, repose sur une question de ton, voire d’histoire. Tandis que le passé simple met en surbrillance le romanesque, les aventures ou le légendaire, selon vos intentions, il reste possible d’opter pour le présent ou le passé composé.
Par exemple, même si le passé composé paraît terre à terre ou terne pour certains, il peut s’avérer excellent, ainsi, pour les correspondances ou l’oralité. À d’autres moments, c’est le présent qui s’impose, déclare Pénélope Jolicoeur en évoquant son parcours d’autrice en guise d’exemple : « […] [J]’ai écrit Rêve ou raison au présent de l’indicatif parce que la collection Nuances […] demande au lecteur […] de faire un choix […]. […] L’action étant à ce point campée dans le présent (et le choix du destin du personnage […]), je pense que le passé simple aurait créé une distance inutile et une confusion dans le propos (i.e. comment puis-je faire un choix si l’action est dans le passé ?). »
Prenez le temps d’étudier votre texte. Avez-vous écrit un journal intime ou un livre d’introspection, pour qui le présent ou le passé composé conviendraient peut-être mieux ? Et si votre narrateur est jeune, vous semblerait-il toujours naturel que le roman au « Je » raconte l’histoire au passé simple ?
Même si votre choix de temps de verbe reste important dans votre démarche d’écriture, utiliser le passé simple n’ajoutera pas d’élégance ou de beauté à votre roman si vous n’en exploitez pas correctement le style. Employer un autre temps que le passé simple n’altère pas votre style si le manuscrit est bien écrit. Ce temps de verbe ne devrait pas « sauver » votre écriture. Les fous de Bassan aurait-il plus d’impact si Anne Hébert avait opté pour le passé simple ? Sans doute pas, la qualité stylistique de ce livre étant bel et bien là.
Choisissez votre temps en fonction de votre histoire, du ton, du genre et du narrateur. Mais on peut conclure que votre style d’écriture, globalement, peut jouer un rôle tout aussi pertinent que votre choix définitif du temps de verbe.
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