L’autopublication numérique, est-ce une solution pour vous?

Considérant le défi que représente la recherche d’un éditeur, plusieurs auteurs envisagent de rendre leurs ouvrages accessibles en format numérique, en autoédition, sur des plateformes telles que Kobo, Amazon, etc. en espérant susciter éventuellement l’intérêt d’un éditeur traditionnel. Est-ce une bonne stratégie? À ce sujet, l’avis des professionnels est mitigé. Voyons ce qu’ils ont à dire…

D’emblée, plusieurs émettent des réserves. C’est le cas par exemple de Pascale Morin, éditrice chez Hurtubise, qui trouve néanmoins la question très pertinente. Selon elle, c’est peut-être un bon moyen de développer un lectorat sur le web et de recueillir des commentaires favorables mais, même si un livre numérique connaît du succès, cela ne veut pas dire qu’un éditeur traditionnel se montrera intéressé pour autant : « Ça ne remplacera jamais, à mon avis, la vraie raison pour laquelle un éditeur va décider de publier un manuscrit : il aime l’histoire! » À son avis, il ne suffirait pas de faire un tabac sur le web pour qu’on vous propose un contrat d’édition traditionnelle.

Marie Lamarre, directrice de l’édition chez Tête Première, abonde dans le sens de madame Morin tout en reconnaissant cependant certains avantages. Elle considère qu’un succès d’autoédition numérique n’aurait pas sur elle une grande influence sur ses choix éditoriaux. « On peut déjà s’imaginer que les ventes produites à compte d’auteur constituent un potentiel public “perdu”, mais c’est un moindre argument quand on pense plutôt au mandat d’un éditeur. » À ce compte, elle ajoute que de publier des « valeurs sûres », sous prétexte qu’elles ont fait leurs preuves sur le marché numérique, n’a que peu d’intérêt si l’œuvre elle-même n’a pas de résonance particulière chez l’éditeur. « Un auteur qui a connu un premier succès en autoédition et qui souhaite “sauter la clôture” pourrait très bien faire valoir cette réussite auprès d’un éditeur pour attirer son attention, mais à la présentation d’un nouveau manuscrit. »

Elle ajoute que si le web peut être mis à profit par un auteur, afin de « préparer le terrain, faire ses preuves, avant d’approcher un éditeur, il aurait intérêt à créer un intérêt autour de son projet, mais surtout autour de sa voix, des thèmes qu’il aborde auprès d’un public, par exemple, sur les réseaux sociaux ou par le moyen d’un blogue. Ce type d’engouement peut certainement piquer la curiosité d’un éditeur. Il y a même des cas où c’est ce dernier qui, en constatant la présence d’une certaine audience, aura approché un auteur pour lui proposer d’élaborer un projet de longue haleine, c’est dire! »

Toujours du côté éditorial, Marie-Pierre Barathon, éditrice chez XYZ, est également d’avis qu’il faut considérer qu’un éditeur est d’abord et avant tout un partenaire qui accompagne l’auteur dans sa démarche de publication, et ce du manuscrit jusqu’à la promotion du livre publié. Grâce à une direction éditoriale professionnelle, l’auteur peut développer une carrière littéraire comme le ferait par exemple un artiste avec la complicité de son gérant. C’est à cette étroite collaboration qu’il faut penser lorsqu’on envoie son manuscrit à un éditeur.

Elle souligne par ailleurs qu’avec l’autoédition, que celle-ci soit numérique ou pas, on court le risque de se voir accoler une étiquette défavorable dont on aura du mal à se défaire par la suite. Qui plus est, si le livre a déjà été publié en format numérique, il risque de ne plus représenter aucun intérêt pour un éditeur traditionnel, car pourquoi souhaiterait-il publier ce qui l’a déjà été?

En Europe, Charlotte Allibert, directrice générale chez Librinova, déclare pourtant que cette idée de « tester » le potentiel d’un manuscrit en autoédition est en fait au cœur même du principe de son entreprise. « Initialement, ce choix est venu de notre constat que très peu d’éditeurs publient les manuscrits qu’ils reçoivent par la poste/courriel, non seulement car le tri des manuscrits est lourd et complexe, mais aussi car publier un auteur inconnu nécessite un engagement éditorial et financier important. » C’est pourquoi l’entreprise propose aux auteurs, qui ont du succès en autoédition chez Librinova, des services d’agent pour les aider à trouver un éditeur. Elle estime que cela simplifie le travail de tri des éditeurs et qu’ils limitent leur risque en publiant un auteur qui a déjà un lectorat.

Pour ce qui est des auteurs, il semblerait qu’un succès numérique permette d’augmenter considérablement les chances d’être publiés : « Un livre sur 50 publié en autoédition chez Librinova passe à l’édition traditionnelle (nous travaillons avec des éditeurs variés : Michel Lafon, Fleuve, Anne Carrière, Mazarine, BMR, Préludes…). » Madame Allibert souligne toutefois qu’un succès en autoédition ne garantit pas qu’on se fasse repérer par un éditeur. Certains livres ne sont pas faits pour l’édition traditionnelle, mais cartonnent pourtant en autoédition numérique.

De ce côté-ci de l’Atlantique, Simon Dulac, président chez BouquinBec, est convaincu que « les auteurs ont intérêt à envisager des solutions créatives pour vendre leur livre. La vente au format numérique peut éventuellement être une bonne solution pour accumuler de l’expérience et forger sa détermination. » Celui-ci souligne qu’au format numérique, la mise en œuvre ne coûte pas très cher, mais que ce format ne représente en fait qu’un assez petit volume de ventes. « Je me méfie des solutions mirage. Je pense plutôt que le meilleur conseil qu’on puisse donner à un auteur qui veut approcher un éditeur, c’est de faire un livre de qualité professionnelle, avec un réviseur expérimenté et un bon graphiste et de le publier en envisageant toutes les solutions de vente qui s’offrent à lui. »

Quelques auteurs, tels que Dominic Bellavance, écrivain ayant publié déjà chez les éditeurs traditionnels, proposent certains de leurs ouvrages sur différentes plateformes d’autoédition numérique. En toute connaissance de cause, monsieur Bellavance estime lui aussi que les éditeurs veulent des exclusivités, et que le fait de savoir qu’un livre a déjà été publié en numérique risque de les refroidir. « Je recommanderais aux auteurs qui veulent s’essayer au numérique de considérer la chose comme une stratégie finale, tout en se disant qu’un éditeur pourrait bien signer un contrat avec eux un jour, que ça serait un beau bonus, mais de ne pas viser ça comme objectif premier. »

Monsieur Bellavance ne recommande l’autopublication numérique qu’à ceux qui estiment posséder la fibre entrepreneuriale : « En y allant pour le numérique, on prend plus de risques, mais on fait plus d’argent aussi. Au lieu d’avoir 10 % en redevances, on reçoit généralement 70 %. Mais il faut payer pour la couverture, la mise en page, la correction, la direction littéraire, etc., tous des frais normalement pris en charge par l’éditeur. Ce n’est certes pas une voie “facile”, comme certains le penseraient. Mais ça plaît beaucoup à ceux qui veulent garder l’entier contrôle sur leur projet (et je suis beaucoup comme ça!) » Il ajoute que l’un des avantages du numérique tient au fait qu’il n’y a pas de gestion d’inventaire à assurer. « On atteint un marché international beaucoup plus facilement qu’avec le papier. On peut changer la couverture si ça nous chante, corriger des coquilles, etc. Ça donne beaucoup de flexibilité! »

Pour Clément Laberge, conseiller et gestionnaire dans les domaines de la culture et de l’éducation, il est important de rappeler en tout premier lieu qu’il n’y a pas plus aujourd’hui qu’hier de recette ou de formule magique pour faire connaître une œuvre ni pour la faire éditer. « Ce qui est beau avec le numérique c’est que les voies possibles pour qu’une œuvre soit éventuellement adoptée par un éditeur se multiplient et que les circuits traditionnels (et leurs réseaux d’influences) perdent peut-être un peu de leur monopole. C’est une bonne nouvelle. » Monsieur Laberge affirme que la possibilité de tester l’intérêt d’une œuvre avant de la soumettre à un éditeur n’est pas complètement nouvelle non plus. Ce sont surtout les outils pour le faire qui se sont multipliés et démocratisés depuis quelques années. « Mais pas de magie là non plus… il faut accepter d’y consacrer du temps, et parfois de l’argent. Disposer d’une bonne dose d’humilité aussi. Déposer toute ou parties d’une œuvre, à un stade préliminaire ou final, dans un service d’autoédition ou d’autodistribution peut certainement être une bonne idée pour un auteur qui est prêt à y consacrer le temps nécessaire (pas banal, et qui sera forcément volé à du temps d’écriture). Je pense que la pertinence de le faire dépend de l’importance que ça a pour l’auteur d’être éventuellement publié par un éditeur et des efforts — hors écriture — qu’il est prêt à y consacrer. »

Quant à savoir si ce peut être une bonne idée pour un auteur de développer un lectorat en ligne qui puisse lui permettre de faire valoir son travail auprès d’un éditeur traditionnel, monsieur Laberge répond : « Je crois que le plus important dans ce processus ce n’est pas d’aller chercher une validation du public (ce sera pris en compte, mais jusqu’à quel point?). C’est plutôt de faire la démonstration qu’on comprend les mécanismes par lesquels les œuvres sont découvertes et diffusées aujourd’hui. Ce sont ces apprentissages qu’on fait en cours de route des nouveaux outils de publications et de diffusion qui sont les plus déterminants. C’est la compréhension qu’on y gagne du poids des algorithmes dans la définition des palmarès, de l’influence des réseaux sociaux et de la présence active de l’auteur dans ces espaces, etc. L’auteur qui fait concrètement la démonstration à un éditeur qu’il a consacré du temps à comprendre ça, et qu’il a lui-même expérimenté ces nouvelles règles, aura de plus en plus de chance de voir son œuvre retenue pour publication. Ça ne fait pas de doute dans mon esprit. L’essentiel, c’est de s’approprier, comme auteur, les processus émergents autour desquels prendront forme les nouvelles règles de l’édition. Les plateformes d’autoédition offrent cette possibilité. C’est, je pense, ce qu’il est le plus important de retenir à leur sujet. »

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